TEMOIGNAGE – Au Gaec de la Brechollière, dans les Deux-Sèvres, les associés et leur nutritionniste assument une stratégie claire : maximiser les litres produits par vache pour diluer les charges fixes liées à la modernisation de l’élevage. Encore rentable avec la baisse du prix du lait ?
« Dans les Deux-Sèvres, nous ne connaissons pas de plafond pour produire du lait » explique Nicolas Chevallier installé à La Boissière-en-Gâtine, entre Parthenay et Niort. Dans le département, la déprise laitière a profondément remodelé le paysage agricole. « Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un élevage laitier par commune » observe le jeune éleveur de 35 ans. À la tête d’un troupeau de 200 vaches laitières, il a fait le choix de miser pleinement sur le lait.
Après une première installation en individuel, Nicolas Chevallier s’associe en 2016 avec son oncle, Stéphane Chevallier. Ce dernier travaillait jusque-là en Gaec avec le père de Nicolas, parti à la retraite la même année. Pendant cinq ans, les deux associés conduisent leurs troupeaux séparément, avant de franchir une nouvelle étape. En 2021, ils investissent dans un bâtiment neuf pour regrouper les 172 vaches en lactation. Les animaux sont en logettes équipées de matelas à eau, avec une aire d’exercice sur tapis. La traite comme l’alimentation sont automatisées, dans une logique de productivité du travail.
« Pour payer les annuités de cet investissement, nous cherchons à dégager la plus forte marge possible par place » explique Nicolas Chevallier. « Nous ne maîtrisons pas le prix du lait » rappelle l’éleveur. « Notre levier le plus direct, c’est d’augmenter le lait produit par vache. Plus exactement, le lait vendu ». Leur objectif tient en un chiffre : au moins 7 000 litres de lait dans le tank chaque jour.
Un raisonnement partagé par son nutritionniste, Olivier Fouladoux de HBF Nutrition. « Avec le prix du lait actuel, 2 litres de plus par vache, c’est 40 à 50 centimes de marge sur coût alimentaire en plus1. Il faut saturer le bâtiment en lait pour diluer les charges fixes. »
GAEC LA BRECHOLLIERE (LA BOISSIERE-EN-GATINES, 79)
- 2 associés, Nicolas Chevallier et son oncle Stéphane Chevallier et 1,5 temps plein de salarié.
- Exploitation laitière et bovins viande.
- Atelier viande pour valoriser les 30 ha de prairies permanentes : engraissement à l’herbe et jusqu’à 2 ans des génisses issues du croisement viande des vaches laitières non retenues pour le renouvellement (Filière Charal®).
- 172 vaches traites au robot en moyenne (3 stalles avec 8 – 12% de temps libre) pour produire un objectif de 2,4 millions de litres de lait conventionnel.
- ≈40 kg de lait /VL / j en moyenne.
- 35 g/l de TP et 41,5 g/ l de TB.
- 2,9 lactations / VL en moyenne.
- 26,5 mois au premier vêlage (dans un bâtiment saturé, l’éleveur préfère avoir des génisses plus lourdes au vêlage pour moins subir la concurrence à l’auge).
- Suivi reproduction avec 1 vétérinaire tous les 15 jours. Objectifs : insémination le plus tôt possible et dispoer de 130 vaches gestantes en permanence.
- 210 ha de SAU dont 100 ha de maïs (fourrage et grain), 65 ha de céréales à paille, 15 ha de luzerne, 70 ha de RGI en dérobée et 3à ha de prairies permanentes.
Comment atteindre 40 kg de lait sans recette miracle ?
La production a progressé par paliers pour atteindre environ 40 kg de lait par vache et par jour. « Ce n’est pas dû à une recette miracle, mais à une exécution rigoureuse des bases et des protocoles » éclaire Olivier Fouladoux.
La ration des vaches en lactation repose sur un mélange classique de fourrages récoltés au bon stade : maïs ensilage riche en grain (autour de 32 % de matière sèche), ensilage de RGI et luzerne récoltée toutes les cinq semaines. Cette année, 800 grammes de paille hachée et calibrée ont été ajoutés au mélange, car « le maïs a été coupé trop finement » selon le nutritionniste. À l’auge, l’éleveur contrôle la qualité du mélange pour limiter le tri. « Avec mon robot d’alimentation, je dois trouver le bon compromis entre temps de mélange et nombre de distributions » explique Nicolas Chevallier.
Les apports en vitamines et minéraux sont calculés selon les normes américaines.
La ration est également concentrée en énergie grâce à un apport de matière grasse, à la fois à l’auge (200 g d’huile de palme saponifiée) et dans le concentré de production distribué au robot de traite, sous forme de lin extrudé. « Le lin extrudé est un ingrédient intéressant » explique le nutritionniste. « En plus de sa valeur énergétique, il apporte des oméga 3 qui améliorent le profil en acides gras du lait, avec des effets lactogènes et un bénéfice sanitaire largement observé ».
Le concentré de production – unique aliment distribué au robot – contient également des additifs visant à limiter les phénomènes inflammatoires chez les vaches hautes productrices.
Un travail important a également été mené sur la préparation au vêlage afin de sécuriser les démarrages en lactation. « Là encore, rien de véritablement innovant, mais tous les fondamentaux sont appliqués avec rigueur » résume le nutritionniste : ration à base de maïs ensilage et de paille hachée pour limiter le tri, tourteau de soja, minéral avec acidifiant, antioxydants et additifs de soutien hépatique. Un suivi régulier du pH urinaire permet de contrôler la BACA.
Même exigence sur les protocoles de reproduction, avec un suivi vétérinaire tous les quinze jours. « Nous ne cherchons pas coûte que coûte à réduire l’intervalle entre vêlages. L’objectif est plutôt d’inséminer le plus tôt possible, en fonction des vaches, et de disposer en permanence de 130 mères gestantes » décrit le jeune éleveur.
Dans ce système intensif, le confort des animaux est un levier clé. « On bichonne les vaches », résume Nicolas Chevallier. Le bâtiment a été conçu dans cette optique : matelas à eau, tapis sur les aires d’exercice, toiture isolée, brise-vent ouvrants. Prochaine étape envisagée : l’installation de brasseurs d’air. « À la construction, nous avons investi dans l’isolation de la toiture et les filets brise-vent amovibles. Mais la ventilation naturelle est insuffisante par temps lourd, sans vent », souligne l’éleveur.

Faire le point avec la MCA
Si au quotidien les éleveurs suivent la quantité de lait vendu, leur nutritionniste pilote davantage avec la marge sur coût alimentaire (MCA), qu’il calcule tous les deux à trois mois. « C’est un indicateur technico-économique qui explique bien les résultats du bilan comptable » souligne Olivier Fouladoux, à condition toutefois de bien valoriser les fourrages. Olivier Fouladoux a fait le choix d’une valorisation au prix de cession, c’est-à-dire en intégrant la marge que l’exploitation pourrait dégager en les vendant plutôt qu’en les distribuant aux vaches. « En faisant ainsi, j’intègre la marge cultures dans le coût des fourrages. Cela permet d’arbitrer entre la vente des cultures et leur valorisation dans la ration des vaches »
Pour optimiser cette marge, les choix techniques intègrent aussi les contraintes de l’élevage, notamment la main-d’œuvre et les risques climatiques. Exemple concret : l’ensilage de maïs épi a été abandonné au profit du maïs grain, plus simple à mettre en œuvre et à distribuer. « Avec l’ensilage de maïs épi, cela faisait quatre ensilages différents à gérer pour le robot d’alimentation. C’était trop » précise Nicolas Chevallier.
Baisse du prix du lait : impossible de compenser
Le cap de la productivité est maintenu, même en période de baisse du prix du lait. Entre novembre 2025 et mars 2026, le prix du lait payé au Gaec la Bréchollière est passé de 509 à 438 €/1 000 litres, soit une baisse de 70 € en cinq mois.
Dans le même temps, la marge sur coût alimentaire (MCA) a chuté de 11,8 à 9,6 €/vache/jour, malgré une hausse de production de 2 kg de lait par vache et par jour (voir calculs en encadré ration).
« Cette baisse de marge équivaut au produit de 5 litres de lait par vache et par jour », constate Nicolas Chevallier. « C’est totalement impossible à compenser ». Face à cette situation, les ajustements restent mesurés. « Tous les indicateurs sont au beau fixe : production, santé, reproduction. Il ne faut pas tout bouleverser au risque de déséquilibrer le système » prévient l’éleveur. « L’élevage, c’est du temps long : on ne peut pas tout changer en permanence ». Son nutritionniste partage cette approche : « L’erreur, dans le contexte actuel, serait de prendre des décisions à l’émotion en baissant brutalement les coûts alimentaires. Quand on fait évoluer une ration, il faut modifier un seul levier à la fois et valider chaque palier ».
Quelques économies ont toutefois été réalisées au niveau de la ration. L’apport en lysine a été ajusté au seuil minimal des besoins. « Cela représente environ 10 centimes d’euros économisés par vache et par jour » estime Olivier Fouladoux.
Le choix d’une huile de palme saponifiée à la place d’une matière grasse fractionnée a également permis d’économiser 10 ctes € /VL /j, sans effet notable sur la production laitière. Le choix des additifs a lui aussi été revu : « On ne teste plus, on privilégie des solutions reconnues » résume le nutritionniste.
Produire plus reste le levier prioritaire
Malgré la baisse du prix du lait, la stratégie ne change pas au Gaec de la Bréchollière. Le levier reste de produire davantage de lait tout en maîtrisant le coût de la ration.
Et agir sur les taux pour augmenter le prix payé ? « Un litre de lait en plus, c’est environ 40 centimes de produit supplémentaire par vache et par jour. En comparaison, le gain lié à un point de TB supplémentaire est au moins deux fois inférieur » argumente Olivier Fouladoux.
À plus long terme, Nicolas Chevallier imagine toutefois une inflexion du système. « Une fois le bâtiment remboursé, je pourrai réduire un peu le cheptel pour apporter encore plus de confort aux vaches ».
