Benoit Desloges, Mon Conseil Agri (MCA)

Benoit Desloges : « Méthanisation en élevage laitier : un levier de performance… à condition de préserver les équilibres »

EXPERTISE – Développer une unité de méthanisation sur une exploitation laitière ne se résume pas à ajouter un atelier. Organisation du travail, système fourrager, agronomie, finances… c’est l’ensemble des équilibres de l’exploitation qui est impacté. À travers le regard de Benoît Desloges (Mon Conseil Agri), décryptage des synergies, des risques et des conditions de réussite.

Intégrer une unité de méthanisation ne se limite pas à ajouter un atelier sur l’exploitation : c’est un projet structurant, qui impacte en profondeur l’organisation humaine, les équilibres financiers, l’agronomie et le système fourrager.

« Il faut être très clair dès le départ sur ses motivations et ses objectifs. Et mon expérience montre que le plus difficile, c’est de s’y tenir dans la durée », prévient Benoît Desloges. Il observe en effet des dérives possibles. « Beaucoup d’unités étaient initialement dimensionnées pour être autonomes, avec une base principale effluents d’élevage. Mais, avec l’appât d’un revenu supplémentaire, certains augmentent la production en modifiant la ration : achats de gisements extérieurs, reprises de terres éloignées de l’exploitation pour produire plus de fourrages, redimensionnement du parc matériel, … » Une évolution qui n’est pas sans conséquences. « On peut entrer alors dans un déséquilibre progressif, qui va impacter la trésorerie, le bilan fourrager, la charge de travail… et parfois pénaliser la performance de l’atelier laitier ».

Pour éviter ces écueils, tout projet doit, selon Benoit Desloges, s’appuyer sur une analyse fine de l’existant. « Avant même de parler méthanisation, il faut comprendre précisément comment fonctionne l’exploitation laitière ». Organisation du travail, système fourrager, potentiels agronomiques, capacité de financement, niveau de trésorerie, parc matériel… rien ne doit être laissé de côté.

Ce diagnostic permet ensuite d’évaluer concrètement les impacts de la méthanisation sur l’atelier laitier. Des impacts qui peuvent être positifs — on parle alors de synergies. Le consultant cite, sur le plan humain « la méthanisation qui peut sécuriser l’embauche d’un salarié et apporter plus de souplesse dans l’organisation, notamment pour dégager des week-ends ou des congés » Autre levier : la valorisation des CIVE, qui peuvent générer une marge là où elles représentaient auparavant un coût.

Mais les effets de la méthanisation ne sont pas systématiquement favorables. « Pour ensiler des CIVE type seigle, le maïs est semé plus tardivement. Avec des étés secs de plus en plus fréquents, cette pratique peut pénaliser les rendements et la qualité de ce fourrage », illustre Benoit Desloges.

Autre point de vigilance majeur : la trésorerie. « Les études préalables représentent déjà 50 000 à 60 000 €, financés sur fonds propres, sans garantie d’aboutir » note le consultant. À cela s’ajoute la nécessité de constituer des stocks avant même le démarrage de l’unité pour alimenter le digesteur. « Toutes ces dépenses avant même la vente du premier mètre cube de biométhane pèsent directement sur la trésorerie de l’exploitation » prévient Benoît Desloges.

Lorsque le projet est bien dimensionné, avec un contrat de rachat de gaz en adéquation, la rentabilité d’une unité de méthanisation en injection est généralement au rendez-vous, et de façon durable. En raison du contrat de vente de biométhane sur 15 ans, le projet bénéficie d’une bonne visibilité et d’une sécurisation des recettes. « Le seuil de rentabilité requis par les financeurs — un excédent brut d’exploitation couvrant au moins 130 % des annuités — est souvent atteignable », observe le consultant.

Pour autant, il attire l’attention sur plusieurs points qui peuvent fragiliser la rentabilité. Premier risque : la dérive des coûts de construction. « Il faut tenir le budget et éviter les ajouts de dernière minute, les fameux “pendant que tu es là” bien connus en agriculture » prévient-il. Deuxième point : préserver l’autonomie du système dans le temps. Le consultant vise au moins 80 % d’autonomie en intrants (hors opportunité). En deçà, la dépendance aux achats extérieurs expose davantage le projet à la volatilité des prix.

Au-delà de sa rentabilité intrinsèque, la méthanisation constitue un véritable levier de sécurisation économique pour l’exploitation laitière. Si les deux structures sont souvent juridiquement distinctes, elles restent étroitement imbriquées dans leur fonctionnement. L’exploitation sécurise la méthanisation — via la ration, la main-d’œuvre ou le plan d’épandage — tandis que la méthanisation renforce la résilience économique de l’élevage. « Dans mes études, l’approchepermet de réduire en moyenne de 25 €/1 000 litres le prix d’équilibre du lait par rapport à une exploitation sans méthanisation (hors résultat de l’unité de méthanisation) », souligne Benoît Desloges.

Reste la question du financement, pour des projets souvent chiffrés en millions d’euros. « Lorsque les prérequis sont réunis — structure financière solide, porteurs de projet capables de défendre leur dossier, partenaires techniques fiables — la rentabilité du projet rassure les banques » observe Benoît Desloges.

Le principal enjeu reste toutefois l’autofinancement entre 10 % et 20% du montant du projet, soit plusieurs centaines de milliers d’euros. Pour compléter l’apport des associés, de nouvelles solutions émergent : prêts participatifs, ouverture du capital aux constructeurs ou à des investisseurs extérieurs… « L’ouverture à d’autres leviers que le seul financement bancaire peut être une alternative si les clients sont en phase avec leurs valeurs et objectifs » conclut le consultant.

Dans le cadre d’un projet de construction d’un nouveau bâtiment laitier ou d’un agrandissement significatif, la méthanisation peut trouver toute sa cohérence.
Dans le cadre d’un projet de construction d’un nouveau bâtiment laitier ou d’un agrandissement significatif, la méthanisation peut trouver toute sa cohérence.

Dans le cadre d’un projet de construction d’un nouveau bâtiment laitier ou d’un agrandissement significatif, la méthanisation peut trouver toute sa cohérence.

Deux leviers principaux expliquent cette synergie. D’abord, la méthanisation permet de transformer un investissement réglementaire contraint — le stockage des effluents — en investissement productif, générateur de revenu. Ensuite, elle contribue à sécuriser le financement global du projet, grâce à un contrat de vente du gaz sur 15 ans, apportant de la visibilité et renforçant la résilience de l’exploitation face aux fluctuations du prix du lait.

Pour autant, l’articulation des deux projets ne s’improvise pas. « Il est préférable de démarrer par l’unité de méthanisation afin de disposer des capacités de stockage nécessaires avant la mise en service du bâtiment d’élevage » conseille Benoît Desloges.

Le cadre réglementaire nécessite cependant une attention particulière. Si l’élevage laitier et méthanisation relèvent de réglementations distinctes, avec des seuils propres à chaque activité, dans les faits, une approche globale est possible. « Dès lors que les deux ateliers sont liés, l’administration peut raisonner au globale » souligne le consultant. Impacts environnementaux, plan d’épandage, niveau d’autorisation : la méthanisation tend ainsi à structurer l’ensemble du dossier.

Pour Benoît Desloges, la réussite durable d’un projet de méthanisation repose avant tout sur la solidité de l’exploitation laitière dans laquelle il est implanté. « Équilibre financier, maîtrise technique, organisation humaine : sans ces fondamentaux, le projet sera fragilisé. La méthanisation est un formidable levier de sécurisation et de création de valeur, mais elle ne doit jamais être pensée comme une réponse à des déséquilibres existants ni venir déstabiliser le système laitier ».